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Obtenir l’assentiment et la caution des victimes des politiques régressives

samedi 11 octobre 2014, par 1 Sud Industrie 35



Lu sur Les cahiers d’alter

http://www.lescahiersdalter.fr/

Obtenir l’assentiment et la caution des victimes des politiques régressives

Une contribution de Gérard Gourguechon, Président de l’UNIRS (Solidaires Retraité-e-s) et ancien porte-parole du groupe des 10.

L’Histoire nous montre que tout système dominant cherche à perpétuer sa domination, que toute classe ou catégorie sociale parvenue à centraliser les pouvoirs et les privilèges cherche à maintenir et conforter cette situation en portant le discours selon lequel il s’agit là d’une situation « normale », voire « naturelle », en tout état de cause dans l’ordre des choses. Aujourd’hui, en 2014, quand nous cherchons à comprendre des événements politiques et sociaux de notre pays dans un passé plus ou moins récent, ou pour des pays voisins ou éloignés, c’est souvent cette grille de lecture qui nous éclaire. Il n’y a aucune raison pour que ceci ne soit pas applicable à la période que nous vivons aujourd’hui. La réalité d’aujourd’hui, c’est déjà de l’histoire en construction. Quand nous serons demain, les incohérences éventuelles du présent prendront sens. Et la grille de lecture qui nous aide à comprendre le passé ne peut que nous aider à comprendre aussi le présent que nous vivons « en direct » aujourd’hui. Mais nous pensons trop souvent que la période que nous traversons est exceptionnelle et nous rechignons à penser que nous comme nos contemporains sommes mus par les mêmes déterminants qu’il y a plusieurs dizaines d’années. Le départ, c’est donc cette lutte entre catégories sociales pour l’appropriation des pouvoirs, des honneurs et des privilèges. Dans une société capitaliste, celle dans laquelle nous vivons, comme toute la planète ou presque, l’opposition entre catégories sociales est principalement axée sur une lutte entre classes sociales. Bien entendu, ceci est très rarement affiché, très rarement reconnu, particulièrement de la part de celles et ceux qui maîtrisent aujourd’hui les choses et les mots, les pouvoirs et les discours. Dans une société capitaliste le rapport dominant c’est celui qui existe entre celles et ceux qui vendent leur force de travail et celles et ceux qui « achètent » cette force de travail. Schématiquement, c’est le rapport entre les principaux détenteurs de capitaux et les autres. Et l’objectif des détenteurs de capitaux est « naturellement » de faire en sorte que leurs avantages perdurent, par la force, ce qui est très primitif et vulgaire, ou/et par la loi, ce qui est nettement plus distingué et raffiné, et ce, malgré la démocratie représentative, malgré les éventuelles résistances, voire les conflits, malgré les oppositions « légales ».

La plus grande perfection dans ce genre de domination est obtenue quand les dominés eux-mêmes sont satisfaits de leur situation. Il y a une multitude de moyens, qui peuvent s’ajouter les uns aux autres, pour parvenir à cette situation de grande quiétude pour celles et ceux qui veulent le statu quo. Le développement continu d’un discours affirmant qu’il n’y a pas d’autres solutions, qu’il n’y a pas d’alternatives, ou que c’est pire ailleurs, ou que nous sommes sur la bonne voie et qu’il faut poursuivre pour que demain ce soit mieux, contribue largement à répandre cette idée chez les dominés. C’est pourquoi les principaux capitalistes investissent dans les médias, financent des « experts » véhiculant leur discours, pèsent sur l’enseignement et l’université. C’est pourquoi ils concèdent quelques honneurs et avantages à des couches intermédiaires qui vont ensuite participer au discours sur les bienfaits de la situation actuelle et sur la nécessité des réformes exigées par la minorité. Ces réformes, dont l’objectif réel est de permettre aux privilégiés de poursuivre leur développement, seront, bien entendu, présentées à la population comme nécessaires et indispensables pour le bien commun et l’intérêt général. Celles et ceux qui se déclareront opposés à ces réformes seront logiquement étiquetés comme archaïques, sclérosés, attachés à leurs particularismes, etc. (dans certains régimes plus ou moins totalitaires, l’étiquetage était, ou est, plus radical : les opposants sont des malades, qu’il faut éventuellement soigner par des « stages » dans des établissements spécialisés).

Le dialogue social pour essayer de cacher les rapports de domination

C’est dans ce cadre que peut intervenir le « dialogue social », quand cette domination d’une classe sur une autre se perpétue dans un Etat où la classe dominante a dû concéder, suite à des conflits antérieurs, des éléments de démocratie politique et sociale. En France, le système présidentiel, sous des apparences de « démocratie directe » et de « rapports directs » entre le peuple et son chef, est déjà une tare dans le fonctionnement démocratique du pays. Il peut conduire à « faire confiance » aux candidats qui, une fois élus, ne sont tenus à respecter aucun engagement, les promesses des uns n’engageant que celles et ceux qui les croient (cf : la promesse du candidat Hollande « mon ennemi, c’est la finance », et la politique réellement menée par le Président Hollande qui est tout à l’opposé). L’objectif recherché est bien de parvenir à ce que les dominés acceptent leur domination. C’est ainsi que les éventuelles oppositions ou réticences de parties importantes de la population seront présentées, non pas comme des refus délibérés des réformes envisagées, mais comme le résultat d’une incompréhension de leur nécessité par la population, ce qui nécessite de continuer d’expliquer. Tout devient une question de communication : les dominants expliquent aux dominés que si ces derniers sont, aujourd’hui, contre certaines réformes, c’est simplement qu’ils n’ont pas compris que c’est pourtant pour leur bonheur demain.

Les exemples sont quotidiens, dans les entreprises, privées et publiques, dans les administrations et les ministères, où les réformes qui ne sont pas imposées rapidement et « en force », le sont par des « discussions » qui finissent toujours par aboutir au but recherché par la direction, après quelques mois concédés à des rencontres. Et quand les salariés ne sont pas d’accord, c’est qu’ils n’ont pas compris. Les affiches de propagande du candidat Hollande proclamaient « Le changement, c’est maintenant ». Effectivement, dès le lendemain des élections présidentielles, il y avait un changement, un changement de Président. Et, un peu, un changement de méthode pour faire aboutir, en gros, les mêmes réformes économiques que le précédent gouvernement.

Nous avons ainsi vu fleurir, chaque fin de printemps, une grande conférence sociale sur un ordre du jour fixé par le gouvernement, et en réponse au calendrier demandé par le Medef. Ceci a encore été le cas en 2014. L’ouverture du spectacle avait été fixée au lundi 7 juillet, avec une rencontre médiatisée entre le Président de la République et les secrétaires généraux des organisations syndicales patronales et ouvrières « représentatives » (soit, pour les « partenaires sociaux ouvriers », CGT, CFDT, FO, CFTC, CFE-CGC), suivie d’une séance plénière au Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) et un discours d’ouverture de François Hollande, himself, annonçant des négociations sur le dialogue social (décidément, ça dialogue beaucoup, on arrive même à faire dialoguer sur le dialogue) sur l’apprentissage et le chômage de longue durée. Le tout, suivi de tables rondes le mardi 8 juillet. Mais, cette année, l’illusion n’a pas duré longtemps du fait de l’annonce dès le jeudi 3 juillet de la non présence de Solidaires à cette mascarade. En soi, l’absence de l’Union syndicale Solidaires ne devait pas renverser les tables. Mais, cette année, le contexte de cette « Conférence sociale » était fortement différent de ce qu’il avait pu être en 2012, et encore en 2013. Comme le précise le communiqué de Solidaires, cette année, la conférence allait se faire, ouvertement, sans social et sans emploi. La prise de position de Solidaires a probablement aidé celles et ceux qui, à la CGT comme à FO, voulaient rompre avec ce jeu trop huilé. Et nous avons donc eu l’annonce de la CGT et de FO de boycotter les tables rondes du 8 juillet, puis le départ de la FSU. Le gouvernement s’est retrouvé en tête à tête avec les collaborateurs habituels, c’est-à-dire, plus ou moins en tête à tête avec lui-même. La supercherie du « dialogue » était en effet d’autant plus forte que, pendant le même temps, se développait une forte grève à la SNCF, et que le gouvernement ne développait aucune initiative pour y favoriser le dialogue social. Pendant le même temps aussi, le mouvement des intermittents rencontrait principalement les forces de police plus que les « partenaires patronaux ». C’était aussi le moment où M. Rebsamen, ci-devant ministre du Travail, annonçait qu’il étudiait la possibilité de remettre en cause les seuils sociaux créant obligation pour la mise en place de représentants des salariés, bien entendu avec le souci de « faciliter la création d’emplois », comme l’avait d’ailleurs demandé le Medef quelques jours auparavant, c’est dire. Et le Premier ministre, à la demande du Medef, repoussait l’adoption de la prise en compte de la pénibilité dans le calcul des retraites.

La conclusion est limpide : le dialogue social, ça marche quand il se fait avec les « partenaires sociaux », sur un ordre du jour fixé par le Medef et le gouvernement et aboutissant à des conclusions arrêtées par le Medef et le gouvernement. Aujourd’hui, le dialogue social, c’est bien si ça va dans le sens voulu par le gouvernement, et donc par le Medef. C’est un peu comme le référendum en Europe : ça marche quand les citoyens consultés votent comme il faut, sinon, il faut qu’ils recommencent ou le Parlement, réuni en session solennelle, passe outre les votes des citoyens, puisqu’il est le représentant du Peuple ! (cf. le référendum de 2005 sur le TCE, en France et aux Pays-Bas). Ca marche d’autant mieux que la plus grande partie de la population, celle qui va se retrouver victime des mesures qui vont être prises, a déjà été anesthésiée par un discours dominant asséné de tous les côtés (il n’y a pas d’autres solutions, les autres pays font pareil, il faut être réalistes et pragmatiques, etc). Ça marche d’autant mieux qu’il se trouve toujours des collabos prêts à pactiser avec les forces dominantes, pour quelques prébendes, pour continuer d’exister, pour essayer de passer entre les gouttes et de s’en sortir, eux, etc. Ça marche d’autant mieux que le système montre du doigt celles et ceux qui résistent. Ils ne sont pas envoyés dans des camps de rééducation, ils n’ont pas à confesser en public leurs erreurs et leurs fautes, mais ils sont mis au ban car hors la norme.

Gérard Gourguechon